La rentrée de ceux qui n’ont plus d’école
Paru dans Haïti en Marche 9 Septembre 2026 pages 15-16 par Michelle Latortue
Dans quelques jours, certaines rues d’Haïti devraient retrouver l’un de leurs spectacles les plus familiers : celui des enfants en uniforme prenant le chemin de l’école.
Dans les familles, on vérifie les listes. On cherche les cahiers, les crayons, le sac, les chaussures. On mesure l’uniforme de l’année précédente en espérant parfois qu’il puisse encore servir quelques mois. On additionne les dépenses, on retranche ce qui peut attendre et l’on fait ce que les parents haïtiens ont toujours su faire : transformer des moyens insuffisants en promesse d’avenir.
Le 7 septembre, la rentrée scolaire 2026-2027 doit officiellement commencer. Mais cette année encore, derrière cette date inscrite au calendrier, une autre réalité s’impose. Pour certains enfants, une chose essentielle manque sur la liste de la rentrée : l’école.
Pas nécessairement parce que les établissements scolaires n’existent plus physiquement; mais surtout parce que certains sont fermés tout bonnement. D’autres ont été endommagés, pillés ou rendus difficiles d’accès — étant pris dans des zones de violence. Certains établissements ont aussi servi d’abris à des familles déplacées. Et pour beaucoup d’enfants contraints de fuir leur quartier, l’école qu’ils fréquentaient existe encore, mais elle appartient désormais à un territoire qu’ils ne peuvent plus rejoindre. Pour eux, le sac d’école ne fera plus cette année le simple trajet de la maison à la classe. Il accompagne désormais l’exil, le déplacement, l’hébergement provisoire et cette recherche obstinée d’une salle de classe où recommencer.
C’est peut-être l’une des conséquences les moins visibles de la crise haïtienne. Lorsqu’une famille fuit, on voit les valises, les sacs remplis à la hâte, les matelas transportés, les maisons abandonnées. On compte les déplacés. On parle d’urgence humanitaire, de sécurité, de nourriture et d’hébergement. Qu’en est-il de l’enfant qui devait passer en classe supérieure? Que devient l’adolescent qui préparait un examen? Que devient le rêve des fils et des filles qui voulaient devenir médecin, ingénieur, professeur ou infirmière lorsque leur famille ne sait même pas où elle dormira le mois suivant?
Derrière ces destins suspendus, l’ampleur du drame éducatif se mesure en chiffres vertigineux. Au printemps 2026, l’Organisation Internationale pour les Migrations recensait près de 1,47 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays. L’UNICEF estime qu’environ la moitié de ces personnes sont mineures. Des centaines de milliers d’enfants ne sont donc pas seulement les témoins de la crise : ils en deviennent les héritiers directs.
Quand l’école elle-même devient un refuge pour des familles chassées de leur quartier, la situation est douloureuse. L’école devrait être plutôt un refuge pour les enfants face à la violence des bandits qui font la pluie et le beau temps dans notre chère Haïti.
Au cours de l’année scolaire 2024-2025, plus de 1 600 établissements auraient fermé leurs portes à travers le pays sous l’effet de la violence et de l’insécurité, affectant plus de 240 000 élèves. Des dizaines d’établissements scolaires ont également servi de centres collectifs pour accueillir des personnes déplacées. Une salle destinée à apprendre à lire peut ainsi devenir un endroit où une famille cherche simplement à dormir en sécurité. Un tableau noir reste accroché au mur, mais devant lui apparaissent des matelas, des sacs, quelques effets personnels et toute l’existence provisoire de personnes qui ont été chassées de leur maisons.
Si on devait regarder la situation que vivent la majorité des enfants haïtiens uniquement à travers les statistiques, ce serait oublier que l’enfance ne peut pas se mettre en attente. Un enfant de huit ans aujourd’hui n’aura plus le même âge lorsque la situation se sera améliorée. Une année scolaire perdue ne se range pas dans un tiroir en attendant des jours meilleurs. Le temps de l’enfance continue de passer, même lorsque le pays semble immobilisé.
Aller à l’école ne devrait pas être un acte de courage. Depuis longtemps, les familles haïtiennes accordent à l’éducation une valeur presque sacrée. Combien de parents ont accepté des sacrifices considérables pour payer une scolarité? Combien de mères ont vendu au marché pour acheter des livres? Combien de pères partis travailler à l’étranger ont envoyé une partie de leur salaire avec cette recommandation : «Pa bliye peye lekòl timoun yo / N’oublie pas de payer l’écolage des enfants.»
Dans de nombreuses familles, l’école a toujours représenté davantage qu’un bâtiment. Elle était la promesse que l’enfant pourrait aller plus loin que ses parents. Aujourd’hui, cette promesse est fragilisée. Aux frais de scolarité, aux uniformes et aux fournitures s’ajoutent désormais des questions que des parents ne devraient jamais avoir à se poser : Le trajet est-il sûr? L’école pourra-t-elle rester ouverte? Faudra-t-il encore déménager? L’enfant pourra-t-il terminer son année au même endroit? Et parfois, la question la plus simple devient la plus terrible : Où allons-nous l’inscrire?
Faire sa rentrée ne devrait jamais constituer un acte de bravoure. Pourtant, pour certaines familles haïtiennes, réussir à remettre un enfant dans une salle de classe après un déplacement relève presque de la résistance.
Ne faisons pas de leur résilience une excuse. On parle beaucoup de la résilience du peuple haïtien. Le mot est beau, mais peut-être l’avons-nous trop utilisé. À force de célébrer la capacité des Haïtiens à survivre à tout, nous risquons d’oublier qu’ils ne devraient pas tout endurer.
Il en va de même pour les enfants. Oui, ils s’adaptent. Ils peuvent apprendre dans des conditions difficiles, sourire dans un abri provisoire, recopier une leçon sur un cahier abîmé et continuer à parler du métier qu’ils exerceront «plus tard». Mais leur courage ne doit jamais devenir une justification à notre incapacité collective de leur offrir mieux. La résilience d’un enfant ne dispense pas les adultes de leurs responsabilités.
L’État, les collectivités, les responsables du système éducatif ainsi que les organisations nationales et internationales ont devant eux une urgence qui dépasse la seule réouverture administrative des écoles. Il faut protéger les établissements et les chemins qui y conduisent, accompagner les écoles qui accueillent des élèves déplacés, soutenir les enseignants et permettre aux familles qui ont tout perdu de ne pas avoir à choisir entre nourrir un enfant et l’envoyer en classe. Et surtout, il faut comprendre que chaque mois d’éducation perdu aujourd’hui prépare une fragilité supplémentaire pour demain.
Une rentrée peut aussi être une victoire. Il serait pourtant injuste de terminer sur le désespoir. Au milieu de cette crise, des écoles continuent d’ouvrir leurs portes, des enseignants continuent de se présenter devant leurs élèves. Des parents continuent de chercher une place pour leurs enfants et des organisations reconstruisent des établissements, tout en créant des espaces temporaires d’apprentissage. En avril dernier, deux nouvelles écoles nationales ont notamment été inaugurées dans le Sud et les Nippes dans le cadre d’un programme plus large de reconstruction et d’amélioration de l’accès à l’éducation.
Bien entendu, ces initiatives ne suffisent pas à résoudre l’immensité du problème, mais elles rappellent une vérité essentielle : reconstruire Haïti ne commencera pas seulement par les routes, les institutions ou les bâtiments publics. Cela commencera aussi par une chaise et un pupitre, par un professeur devant un tableau, par un enfant qui ouvre un cahier et inscrit soigneusement la date en haut de la page.
Le 7 septembre prochain, certains enfants enfileront leur uniforme et retrouveront leur école. D’autres fréquenteront un nouvel établissement parce que leur ancienne école n’existe plus ou qu’elle se trouve située dans un quartier contrôlé par des bandits. D’autres attendront encore car leurs parents ne sont pas à même de faire face aux multiples dépenses que suscite la rentrée des classes dans un pays comme Haïti où la vie devient de plus en plus chère.
C’est à eux que nous devrions penser lorsque nous parlerons de «rentrée scolaire». Car une rentrée ne devrait jamais être un privilège. Elle devrait être l’une des banalités les plus précieuses de l’enfance : se lever le matin, mettre son sac sur son dos, embrasser ses parents et partir apprendre. En Haïti, accomplir ces gestes ordinaires ressemble désormais à une victoire.
Et peut-être devons-nous commencer par-là : faire en sorte qu’un jour lorsqu’un enfant haïtien préparera son sac d’école, la seule chose dont il aura à se soucier sera de ne pas avoir oublié un cahier ou un livre quelconque — mais pas de savoir si son école existe encore ou si elle n’a pas été saccagée ou incendiée par des bandits sans foi ni loi au cours de la nuit.
