Quand le football quitte les écrans, que reste-t-il aux enfants d’Haïti ?
Paru dans Haïti en Marche 22 Juillet 2026 page 13 par Michelle Latortue
Le rideau est tombé sur la Coupe du monde de la FIFA 2026. Pendant plusieurs semaines, la planète a vécu au rythme du football. Des nations ont célébré, d’autres ont pleuré, des joueurs sont devenus des héros et des millions d’enfants ont suivi leurs exploits en rêvant de les imiter.
Pour Haïti, cette édition avait une saveur particulière. Après cinquante-deux années d’absence, les Grenadiers ont enfin ramené le drapeau bleu et rouge sur la plus grande scène du football mondial. Malgré leur élimination, leur présence a réveillé une fierté, ravivé des souvenirs et permis à une nouvelle génération de voir son pays affronter les grandes nations de ce sport. Mais maintenant que les écrans se sont éteints et que le trophée a été remis, une question demeure : Où joueront les enfants d’Haïti ?
Autrefois, les lendemains de Coupe du monde transformaient les rues de Port-au-Prince et de nombreuses villes du pays. Les enfants sortaient par dizaines, choisissaient leurs équipes, empruntaient les noms de leurs joueurs préférés et organisaient leurs propres championnats. Il n’était pas nécessaire de posséder un véritable ballon. On jouait avec des chaussettes roulées, des morceaux de chiffon, des sacs de plastique attachés ensemble ou même une orange suffisamment résistante pour supporter quelques coups de pied.
Deux pierres devenaient des poteaux. Une ruelle devenait un stade. Un morceau de charbon traçait parfois les limites d’un terrain que l’imagination agrandissait jusqu’aux dimensions des plus grandes enceintes sportives du monde. Le véritable luxe n’était pas le ballon, c’était la rue. Cette rue imparfaite, bruyante, poussiéreuse, parfois traversée par une voiture ou interrompue par le passage d’un marchand, appartenait encore un peu aux enfants. Ils pouvaient y courir, crier, discuter un penalty, célébrer un but et rentrer chez eux le soir avec les genoux écorchés, mais le cœur rempli d’aventures.
Aujourd’hui, dans plusieurs quartiers de la capitale, la rue n’évoque plus la même liberté. Elle peut devenir une frontière invisible, une zone interdite, un passage dangereux ou un lieu qu’il faut traverser rapidement sans s’y attarder. Des familles vivent enfermées derrière leurs portes. Des écoles ferment ou fonctionnent difficilement. Des enfants apprennent trop tôt à reconnaître le bruit des armes, à éviter certains chemins et à mesurer leurs déplacements.
La violence ne vole pas seulement des maisons, des emplois ou des années de scolarité. Elle vole aussi les parties de football improvisées après l’école, les cris de joie, les amitiés qui naissent autour d’un ballon, et elle finit par voler à l’enfant l’espace nécessaire pour être simplement un enfant. Le jeu n’est pourtant pas un divertissement secondaire, il contribue pleinement à l’apprentissage de la vie collective. En jouant, l’enfant découvre les règles, la solidarité, l’effort, la victoire, la défaite et le respect de l’autre ; il développe son corps, son imagination et sa confiance. Un terrain de football, même improvisé, peut devenir une petite école de citoyenneté.
Dans un pays traversé par tant de fractures, le sport pourrait constituer un espace de rencontre et de reconstruction. Il permet à des enfants de quartiers différents de se reconnaître dans une même passion. Il offre un langage commun lorsque les institutions, la politique et les discours des adultes ne parviennent plus à rassembler.
La participation des Grenadiers à la Coupe du monde aurait dû donner naissance à des milliers de petits championnats dans les rues, les cours d’école et les terrains de quartier. Des enfants auraient dû vouloir reproduire un geste admiré à la télévision, porter le numéro d’un joueur haïtien et se disputer joyeusement le droit d’incarner leur héros. Peut-être cela existe-t-il encore dans certaines villes, dans certaines provinces, dans certains quartiers préservés. L’enfance haïtienne possède une incroyable capacité d’adaptation, continuant souvent de jouer avec presque rien, même au milieu des difficultés. Mais nous ne devons pas transformer cette résilience en excuse : un enfant ne devrait pas avoir à être héroïque pour pouvoir jouer.
Il devrait pouvoir sortir sans que ses parents craignent de ne pas le voir revenir. Il devrait disposer d’une cour, d’un terrain, d’une école ouverte et d’un quartier où le bruit d’un ballon rebondissant couvre celui de la peur. Les Grenadiers d’aujourd’hui sont nés dans les rues, les écoles, les académies ou les petits clubs d’hier. Avant d’être des internationaux, ils ont eux aussi été des enfants poursuivant un ballon avec l’impression que le monde entier se trouvait devant eux. Dès lors, où naîtront ceux de demain ?
Cette question concerne les autorités nationales, les municipalités, les institutions sportives, les écoles, les organisations communautaires et tous ceux qui prétendent travailler à l’avenir du pays. Protéger l’enfance ne consiste pas seulement à assurer sa survie ; il faut également lui préserver des espaces de liberté, de création et de jeu. La reconstruction d’Haïti passera aussi par des terrains remis en état, des programmes sportifs accessibles, des éducateurs accompagnés et des quartiers rendus à leurs habitants. Elle passera par la conviction qu’un ballon offert à un enfant n’est pas un geste dérisoire, mais une manière de lui rendre une part de son avenir.
Une Coupe du monde se termine toujours par une finale. Pourtant, son véritable héritage commence souvent après le dernier coup de sifflet, lorsque les enfants sortent pour rejouer les gestes qu’ils viennent d’admirer. Je souhaite qu’en Haïti, ils puissent eux aussi inventer des buts avec deux pierres, courir jusqu’au coucher du soleil, discuter passionnément d’une faute imaginaire et rentrer chez eux avec de la poussière sur les vêtements plutôt que de la peur dans le regard. Le plus beau trophée que notre pays pourrait leur offrir ne serait pas une nouvelle qualification au Mondial. Ce serait de leur rendre la rue, la cour, le terrain et le droit de rêver. Car offrir à un enfant la liberté de jouer est, aujourd’hui, l’une des plus grandes victoires qu’Haïti puisse encore remporter.
