Fondu au Noir : une vitrine nécessaire dans un Québec encore inégalement représentatif
Paru dans Haïti en Marche 18 février 2026 page 11 par Michelle Latortue
Chaque année, le Mois de l’histoire des Noirs donne lieu à des conférences, expositions et hommages à travers l’Amérique du Nord. À Montréal, le festival Fondu au Noir, organisé par la Fondation Fabienne Colas, s’est imposé comme l’un des espaces les plus significatifs de cette commémoration. Cette année, l’Expo AfroArts, présentée pendant trois jours au Théâtre Colas, a constitué l’un des moments phares du festival. Cette exposition immersive a rassemblé artisans afro-québécois et afro-canadiens autour de créations artistiques, artisanales, modes, bijoux et gastronomie, offrant un véritable espace de rencontre et de découverte culturelle. Le Théâtre Colas, qui accueille de plus en plus d’initiatives artistiques d’envergure à Montréal, s’affirme ainsi comme un lieu stratégique de diffusion et de rayonnement des expressions culturelles contemporaines. Mais au-delà de l’agenda culturel, Fondu au Noir agit surtout comme une vitrine pour des communautés noires évoluant dans un Québec où la diversité demeure encore inégalement représentée dans les sphères publiques.
La 15ᵉ édition marque une étape importante. Quinze ans d’existence dans un environnement culturel compétitif ne sont pas anodins. Cette année, la désignation de Michaëlle Jean à titre de présidente d’honneur confère à l’événement une portée symbolique forte. Ancienne gouverneure générale du Canada et figure internationale du leadership francophone, elle incarne un parcours où engagement et représentation se rejoignent. Son association au festival rappelle que la présence noire dans les plus hautes fonctions de l’État appartient désormais à l’histoire contemporaine du pays. Fondu au Noir n’est pas seulement un rendez-vous artistique ; il est devenu un espace de visibilité et d’affirmation.
Dans un Québec qui se définit comme pluraliste, la représentation des personnes noires dans les institutions, les médias et les lieux décisionnels demeure limitée. Les talents sont nombreux, mais leur visibilité reste disproportionnée. C’est précisément dans cet écart que Fondu au Noir prend tout son sens.
La programmation de cette année en témoigne. La présence de Patrice Bernier, Bruny Surin et de la sénatrice au Parlement canadien Amina Gerba illustre concrètement la diversité des contributions noires dans le sport, les affaires et les institutions publiques. Ces figures ne relèvent pas du symbole : elles participent activement à la construction du Québec contemporain.
L’un des moments forts fut la causerie réunissant Dominique Anglade, l’ancienne vice-première ministre du Québec, et Fabienne Colas autour du leadership. Dans un contexte où les modèles de direction issus des communautés noires restent encore trop peu visibles, cet échange a mis en lumière l’importance de l’engagement, de la résilience et de la transmission. Il ne s’agissait pas seulement de raconter des parcours, mais de réfléchir à ce que signifie influencer et transformer une société lorsque la reconnaissance n’est pas toujours acquise d’emblée.
Fondu au Noir agit ainsi comme un miroir et une plateforme : un miroir de la richesse des parcours noirs au Québec, et une plateforme qui amplifie des voix encore marginalisées. Si ces vitrines demeurent nécessaires en 2026, c’est que l’égalité réelle ne se décrète pas — elle se construit.
En valorisant la créativité afrodescendante et en mettant en lumière des figures de leadership, le festival rappelle que la diversité n’est pas un supplément culturel, mais une composante essentielle du Québec contemporain. Il conjugue célébration et réflexion, mémoire et projection.
Plus qu’un festival, Fondu au Noir s’affirme comme une affirmation tranquille : les communautés noires ne demandent pas une place symbolique dans l’histoire québécoise — elles en sont déjà des actrices majeures.
