Abigaïl Alexandre : quand la parole devient une revanche !
Paru dans Haiti en Marche 27 Mai 2026 page 11 par Michelle Latortue
Pendant longtemps, Haïti a souvent été racontée par les autres à travers les crises, les catastrophes, les violences ou les statistiques. C’est bien une narration extérieure, parfois juste, mais souvent incomplète. Car derrière cette image répétée d’un pays en difficulté, une autre réalité continue discrètement d’émerger : celle d’une jeunesse qui cherche à exister autrement.
La victoire d’Abigaïl Alexandre à la finale internationale d’Eloquentia 2026, le 25 mars dernier à Paris, s’inscrit précisément dans cette dynamique. Plus qu’un simple concours remporté par une jeune Haïtienne, cet événement révèle quelque chose de plus profond : une nouvelle génération qui comprend désormais que la parole peut aussi devenir une forme de pouvoir.
Née à Port-au-Prince, marquée comme toute une génération par les secousses sociales et historiques traversées par Haïti, Abigaïl Alexandre est parvenue à s’imposer dans l’un des plus importants concours francophones d’éloquence. Elle a réussi à porter sa voix jusqu’au sommet dans un espace où les mots deviennent des armes intellectuelles,
Et cette image n’est pas anodine. Car dans un pays souvent associé au bruit des crises, voir une jeune Haïtienne être reconnue pour la force de sa pensée et la maîtrise de sa parole possède une portée hautement symbolique.
Ce succès dépasse largement le cadre individuel. Il témoigne d’une mutation silencieuse au sein de la jeunesse haïtienne — une génération qui, malgré les difficultés économiques, l’instabilité et l’exil, refuse désormais de se limiter à une posture de survie. C’est aussi une génération qui cherche surtout à être entendue, représentée et reconnue dans les espaces intellectuels, culturels et numériques du monde contemporain.
La victoire d’Abigaïl Alexandre résonne ainsi en écho avec d’autres trajectoires contemporaines : qu’il s’agisse d’Ariana redéfinissant l’influence dans l’univers numérique et les réseaux sociaux, de Tatiana Auguste s’imposant dans la sphère politique canadienne, ou de ces nombreux jeunes Haïtiens qui émergent aujourd’hui dans les arts, le sport et les nouvelles formes de communication mondiale.
Ces parcours ont un point commun : ils déplacent le regard porté sur Haïti. Ils montrent un pays qui, malgré ses blessures, continue de produire des voix, des idées, des talents et des formes de résistance culturelle inattendues.
Dans le cas d’Abigaïl Alexandre, cette résistance passe par l’éloquence. Et l’éloquence n’est jamais neutre. Elle suppose la capacité de structurer une pensée, de convaincre, d’habiter un espace public. Elle transforme la parole en présence.
Or, historiquement, la parole publique et la maîtrise de la langue ont parfois pu être utilisées comme des instruments d’exclusion ou de distinction de classe. En s’imposant au plus haut niveau, elle subvertit cet outil historique pour en faire un espace d’affirmation et d’égalité. Les peuples marginalisés ont souvent dû lutter non seulement pour exister, mais aussi pour être écoutés.
C’est pourquoi cette victoire résonne bien au-delà d’un trophée. Elle rappelle que dans un monde saturé d’images rapides et de discours simplifiés, une jeune femme haïtienne a réussi à imposer la profondeur, l’intelligence et la nuance comme force de visibilité.
Pour beaucoup de jeunes Haïtiens, notamment ceux vivant en diaspora, ce type de réussite agit comme un miroir différent. Un miroir où Haïti n’apparaît pas uniquement comme un territoire de manque ou de crise, mais aussi comme un espace capable de produire de la pensée, du leadership et de la création intellectuelle.
Cette dimension symbolique est essentielle. Car les sociétés se construisent aussi à travers les récits qu’elles produisent sur elles-mêmes. Et lorsqu’une jeunesse commence à voir ses semblables réussir dans des espaces internationaux de parole et de réflexion, cela modifie peu à peu les imaginaires collectifs.
Bien sûr, une victoire à Eloquentia ne transformera pas à elle seule la réalité haïtienne. Les problèmes structurels du pays demeurent immenses. Mais les symboles ont leur importance. Ils ouvrent des brèches dans le fatalisme.
Et peut-être est-ce là le véritable enjeu. Dans une époque où beaucoup de jeunes Haïtiens grandissent entre désillusion et départ forcé, voir l’une des leurs être applaudie non pour avoir fui, mais pour avoir pensé, parlé et convaincu, porte une force particulière.
Car au fond, la victoire d’Abigaïl Alexandre ne raconte pas seulement l’ascension d’une jeune femme brillante. Elle révèle qu’une partie de la jeunesse haïtienne refuse désormais de se contenter de survivre. Elle veut prendre la parole, et surtout, la garder.
