À notre mère Haïti

Paru dans Haiti en Marche 3 Juin 2026 page13-14 par Michelle Latortue

La fête des Mères vient de passer. Comme chaque année, elle a donné lieu à des hommages, des fleurs, des appels téléphoniques et des mots d’affection. Pendant quelques heures, nous avons célébré celles qui donnent la vie, protègent, consolent et accompagnent leurs enfants à travers les joies et les épreuves.
Mais une fois les célébrations terminées, une question demeure : existe-t-il une autre mère à laquelle nous pensons rarement, alors qu’elle continue, elle aussi, à porter ses enfants malgré les tempêtes ?

Cette mère s’appelle Haïti.

Comme toutes les mères, elle a connu les douleurs de l’enfantement. Elle a vu naître des générations entières. Elle les a nourries de sa culture, de son histoire, de sa langue et de sa mémoire. Elle leur a offert un nom, une identité et une place particulière dans le récit du monde.

Et pourtant, depuis longtemps, cette mère semble souffrir. Elle souffre de ses blessures anciennes, jamais complètement refermées. Elle souffre de ses divisions, de ses violences et de ses crises répétées. Elle souffre aussi de voir partir une partie de ses enfants vers des horizons lointains, non par choix, mais par nécessité.

Comme tant de mères à travers le monde, elle endure souvent en silence. Car malgré les épreuves, Haïti continue de donner. Elle continue d’offrir au monde des artistes, des écrivains, des sportifs, des entrepreneurs, des enseignants, des infirmières, des ingénieurs, des travailleurs, des rêveurs… Elle continue de produire des femmes et des hommes qui portent haut ses couleurs dans les universités, les entreprises, les parlements, les stades et les espaces culturels de nombreux pays. Partout où flotte un drapeau haïtien porté avec fierté, il y a un peu de cette mère qui continue de vivre à travers ses enfants.

Dès lors, une question s’impose : que faisons-nous pour elle ?

Nous demandons souvent à Haïti ce qu’elle peut encore nous offrir. Très rarement, nous nous demandons ce que nous pouvons lui rendre. Une mère n’exige pas la perfection de ses enfants. Elle leur demande simplement de ne pas l’abandonner.

Aujourd’hui, alors que notre pays traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente, la meilleure façon d’honorer cette mère collective ne réside peut-être pas dans les grands discours, mais dans les gestes quotidiens, dans notre capacité à préserver ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise, dans notre volonté de construire plutôt que de détruire.
Les décideurs nationaux portent une responsabilité particulière, tout comme les acteurs internationaux. Car derrière les statistiques, les rapports et les analyses géopolitiques, il y a un peuple. Et derrière ce peuple, il y a une mère qui continue d’espérer que ses enfants pourront un jour vivre en sécurité sur la terre qui les a vus naître.

La fête des Mères appartient maintenant au calendrier. Les fleurs faneront, les cartes seront rangées et les célébrations deviendront des souvenirs. Pourtant, la réflexion qu’elle inspire demeure. Car au-delà des mères que nous avons honorées, il existe aussi cette mère collective qui continue de porter un peuple entier à travers les tempêtes de l’histoire.

Haïti demeure cette mère parfois blessée, trop souvent déçue, mais toujours présente. Peut-être que le plus bel hommage que ses enfants puissent lui rendre n’est pas un bouquet offert une fois l’an, mais la volonté quotidienne de contribuer à sa guérison, à sa dignité, à son avenir. Car une patrie, comme une mère, ne demande pas qu’on la célèbre dans l’éphémère : elle espère tout simplement que ses enfants lui permettront, un jour, de sourire à nouveau.

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