Dieudonné Larose: quand une voix devient mémoire
Paru dans Haïti en Marche 14 janvier 2026 page 11 par Michelle Latortue
La musique haïtienne perd une voix, mais gagne une mémoire.
Le 9 janvier 2026, Dieudonné Joseph Larose s’est éteint à Laval, au Québec, à l’âge de 80 ans. Avec lui disparaît un chanteur, un auteur, un compositeur, mais surtout un témoin sensible d’une époque où la musique populaire racontait la vie sans détour, avec pudeur et profondeur.
Né le 5 juin 1945 à Cabaret, dans le département de l’Ouest d’Haïti, Larose appartient à cette génération d’artistes pour qui la chanson n’était ni un produit ni une posture, mais une manière d’habiter le monde. Il a grandi dans une Haïti où la musique circulait librement entre les quartiers, les bals, les radios, les rues — une musique qui accompagnait les joies comme les drames, les fêtes comme les deuils.
Sa carrière, étendue sur plus d’un demi-siècle, l’a vu traverser plusieurs formations majeures de la scène haïtienne — Shugar Combo, Dixie Band, DP Express, Missile 727, Méridional de Montréal — avant de s’affirmer en solo. Ce parcours, marqué par le va-et-vient entre Haïti et la diaspora, a fait de lui un artiste en mouvement, mais jamais déraciné. Où qu’il se trouve, sa musique restait arrimée à une même source: le vécu populaire.
Dieudonné Larose n’a jamais cultivé l’ostentation. Sa voix, immédiatement reconnaissable, portait une retenue qui la rendait d’autant plus expressive. Il chantait comme on raconte une histoire autour d’une table, sans hausser le ton, laissant aux mots et aux silences le soin de faire leur chemin. Cette approche trouve son expression la plus marquante dans «Accident», plus connu sous le nom de «Allô Limbé». Inspirée d’un drame réel survenu dans le Nord du pays, la chanson dépasse le fait divers pour devenir un lieu de mémoire collective. Elle rappelle que, dans la musique haïtienne, le tragique et le quotidien ont toujours dialogué.
D’autres titres — «Mandela», «Jolie Minou», «Guerre mondiale» — confirment cette capacité à inscrire l’intime dans une portée plus large. Sans slogans ni discours appuyés, Larose permettait d’entendre une Haïti traversée par les émotions humaines les plus universelles: l’amour, la perte, l’inquiétude, l’espérance. Sa musique ne cherchait pas à expliquer le monde, mais à l’accompagner.
Installé au Canada, au dernier tiers de sa vie, il est devenu l’une de ces figures familières de la diaspora maintenant le passage d’une génération à l’autre. À Montréal, comme ailleurs, ses chansons ont continué de circuler, rappelant que la culture haïtienne ne se limite pas à un territoire, mais vit dans la mémoire, la transmission et la répétition des gestes artistiques.
Au-delà de la scène et des studios, Dieudonné Larose se définissait avant tout comme un homme de famille. Dans plusieurs de ses entrevues, il affirme être le père de 25 enfants, nés de dix femmes différentes, et le grand‑père de seize petits‑enfants. Une donnée qui, au-delà de son caractère impressionnant, éclaire l’ampleur humaine du personnage. Cette fécondité, au sens large, n’est pas étrangère à son rapport à la musique. Chez Larose, créer, chanter, transmettre relevaient d’un même mouvement: prolonger la vie, tisser des liens, laisser des traces. Comme dans une famille élargie, chaque voix comptait.
Les nombreux hommages qui ont suivi l’annonce de sa mort témoignent de l’attachement durable du public à cet artiste discret, mais essentiel. Dieudonné Larose n’était pas une figure tapageuse. Il faisait partie de ces voix patientes qui construisent une culture dans la durée, loin des projecteurs, mais au plus près du peuple.
Sa disparition rappelle que la musique haïtienne s’est écrite aussi grâce à ces artisans du sensible sachant transformer l’expérience vécue en chanson et la chanson en mémoire. Si cette voix, sortant de l’ordinaire, s’est tue, elle continue pourtant de résonner dans les archives sonores, les souvenirs partagés, les playlists familiales, et dans la conscience collective d’un pays qui se reconnaît encore dans ses refrains.
Dieudonné Larose s’en est allé, mais il laisse derrière lui une œuvre et une descendance — artistique et humaine — qui racontent, chacune à leur manière, une même histoire: celle d’une vie donnée pleinement à la transmission.
