Le rêve suspendu d’une génération
Paru dans Haiti en Marche 10 Juin 2026 page13-14 par Michelle Latortue
Chaque année, en Haïti, des milliers de jeunes franchissent une étape importante de leur vie. Ils terminent leurs études secondaires, obtiennent un diplôme universitaire ou complètent une formation professionnelle. Pour eux, comme pour leurs parents, ces réussites représentent bien plus qu’un certificat ou un relevé de notes. Elles symbolisent des sacrifices, des années d’efforts et l’espoir d’un avenir meilleur. Mais une fois la cérémonie terminée et les félicitations reçues, une question s’impose souvent avec brutalité : et maintenant ?
Pendant longtemps, l’éducation a été considérée comme l’un des chemins les plus sûrs vers la mobilité sociale. Les familles se privaient pour envoyer leurs enfants à l’école. Les étudiants acceptaient les difficultés parce qu’ils croyaient que leurs études leur ouvriraient des portes. Le diplôme était perçu comme une promesse. Aujourd’hui, cette promesse semble de plus en plus fragile.
De nombreux jeunes diplômés découvrent que le marché du travail ne les attend pas. Les emplois qualifiés sont rares. Les entreprises peinent à recruter ou à investir. Les institutions fonctionnent difficilement. Quant à l’économie informelle, elle absorbe souvent des compétences qui auraient pu contribuer autrement au développement du pays. Le résultat est troublant.
Des ingénieurs conduisent des motocyclettes de transport. Des diplômés universitaires demeurent sans emploi pendant des années. Des professionnels qualifiés rêvent davantage d’un visa que d’une carrière. Et derrière chaque départ se cache souvent une déception silencieuse. Pourtant, le problème dépasse largement la question de l’emploi. Le véritable enjeu est celui de l’horizon.
Une société peut demander des sacrifices à sa jeunesse lorsqu’elle lui offre en retour une perspective crédible. Elle peut exiger de la patience lorsqu’elle laisse entrevoir une possibilité d’avancement. Mais lorsque l’avenir devient flou, l’effort lui-même risque de perdre son sens. C’est là que se trouve la blessure la plus profonde.
Malgré tout, les jeunes Haïtiens n’ont pas cessé de rêver. Ils continuent d’étudier, ils continuent de se former, ils continuent d’acquérir des compétences, même si la majorité d’entre eux ne savent plus où investir leurs espoirs.
Pour certains, l’avenir se dessinait hier à travers les visas ou les programmes de parrainage humanitaire ; aujourd’hui, face au durcissement des politiques migratoires et à la fermeture de ces voies, il prend la forme d’un projet migratoire plus complexe, plus incertain, voire hypothétique au Canada, aux États-Unis ou ailleurs. Cette situation crée une étrange génération de l’attente.
Une génération qui se prépare, mais qui ne sait même pas à quoi. Une génération qui accumule des connaissances, mais qui peine à trouver un espace pour les mettre en pratique. Une génération qui continue d’avancer, tout en ayant parfois l’impression que le futur recule devant elle.
Et pourtant, malgré tout, cette jeunesse demeure l’une des plus grandes richesses d’Haïti. Car elle continue de croire à la valeur du savoir. Elle continue de fréquenter les écoles et les universités malgré les crises. Elle continue d’inventer, de créer, d’entreprendre et d’espérer.
Cette persévérance mérite mieux que l’indifférence. Elle mérite des opportunités. Elle mérite des politiques capables de transformer les compétences en emplois, les idées en projets et les rêves en réalisations. Elle mérite surtout qu’on lui redonne une raison de croire que l’avenir peut encore s’écrire ici. Car lorsqu’un pays perd ses infrastructures, il peut les reconstruire. Lorsqu’il perd ses ressources, il peut les remplacer.
Mais lorsqu’une génération commence à perdre confiance dans son propre avenir, c’est le futur lui-même qui devient fragile. Et aucune nation ne peut durablement prospérer lorsque ses enfants cherchent leur place ailleurs. Le véritable défi d’Haïti n’est peut-être pas seulement de retenir leurs rêves, mais de leur redonner plutôt des raisons de croire que leur avenir a encore une adresse.
