J’irai là-bas tant que les mensonges sauront encore tenir chaud
Je viens d’un lieu qu’on a raconté à ma place.
Un lieu que d’autres ont nommé avant moi, expliqué, classé, corrigé, réécrit. On a parlé pour nous, sur nous, au-dessus de nous, avec des mots lisses, bien coiffés, présentables. On a appelé nos blessures progrès, nos ruines croissance, nos silences ordre.
J’ai grandi sur une terre pillée avec méthode, au nom d’un avenir toujours promis, jamais partagé. Une terre où les récits circulaient plus vite que les corps, où l’on apprenait très tôt que la parole officielle n’était pas la nôtre. Pourtant, nous l’avons écoutée. Nous avons appris à la répéter, à la transmettre, presque malgré nous.
Il fallait bien tenir.
Je suis née dans ce frottement : entre ce qui est vécu et ce qui est raconté, entre la mémoire intime et la version autorisée de l’Histoire. Très tôt, j’ai compris que la survie passait par une adaptation du récit. Pas un mensonge frontal, non. Plutôt un déplacement. Une façon de rendre le réel habitable.
Le mensonge n’est pas toujours une trahison. Parfois, il est un abri. Pas un refuge confortable, mais un toit de fortune, bricolé avec des bouts de phrases, des souvenirs troués, des promesses mal cousues. Un toit qui fuit, mais qui protège quand même de la pluie la plus violente.
Nous avons appris à nous y glisser. Je viens d’un peuple qui sait faire tenir une maison sur une faille, appeler futur ce qui n’est encore qu’une attente, et transformer l’espoir en stratégie.
« Là-bas » est apparu très tôt dans ma vie.
Là-bas, c’était d’abord la terre des ancêtres,
celle qu’on évoquait à voix basse avec une gravité religieuse : Haïti racontée depuis la cuisine, depuis les veillées, depuis les silences. Chez nous, la cuisine n’était pas seulement une pièce, c’était un pays. Un pays chaud, saturé d’odeurs, où la table bancale tenait grâce à un carton plié et où les mains travaillaient sans cesse, comme si le repos était une superstition dangereuse.
C’est là que j’ai appris la première consigne : « Ne parle pas trop. »
La phrase tombait doucement après une nouvelle trop lourde, après un bruit de tirs au loin, après un nom prononcé puis avalé tout rond. On mesurait la parole comme le sel. Quand la marmite était trop pleine, ma mère baissait le feu pour ne pas laisser déborder le monde. Quand elle goûtait la sauce, elle fermait les yeux une seconde et ajoutait une pincée invisible. J’ai compris plus tard que cette pincée-là était notre façon d’arranger le réel. On ne mentait pas : on ajustait.
Le soir, quand l’électricité disparaissait comme un enfant capricieux, la lampe à l’huile rassemblait les corps.
Un oncle lâchait : « On va tenir. » Ce verbe n’avait rien de romantique. C’était une consigne physique. Se tenir droit quand tout pousse à plier, tenir sa langue quand la rage réclame des mots. Et dans ces veillées, j’ai découvert le mensonge domestique, le mensonge d’amour qu’on glisse dans la poche des enfants pour la nuit : « Demain sera meilleur. » On le disait comme on borde un lit. Pas parce qu’on en était sûrs, mais parce qu’il fallait bien une phrase pour traverser l’obscurité.
Mais « là-bas », c’était aussi l’ailleurs des cartes et des visas. Celui qu’on appelait opportunité. « Là-bas, tu pourras respirer. Tu seras quelqu’un. »
Entre la terre des racines et cet horizon abstrait, je suis partie sans vraiment partir. Je suis arrivée sans vraiment arriver.
Montréal m’a accueillie avec ses rues larges, ses silences polis et son premier hiver épais, presque hostile, qui avale les pas. J’y ai découvert une autre langue du corps : celle qui s’excuse, qui se retient, qui veille à ne jamais déborder du cadre.
L’exil ne s’est pas manifesté par de grandes violences, mais par une usure sans chaos. Il fallait prouver, expliquer, traduire. Remplir des formulaires, simplifier mon histoire, en gommer les aspérités pour la rendre digeste. Je livrais une version calibrée de moi-même, suffisamment inoffensive pour être acceptée. Ce mensonge-là n’était pas un choix ; il était l’exigence d’un lieu qui promettait la stabilité en échange de mon effacement.
C’est dans cette fatigue que j’ai appris à distinguer deux fictions.
Il y a le mensonge imposé : vertical, lourd, institutionnel, qui vous nomme avant que vous n’ouvriez la bouche et vous enferme dans l’étiquette du corps suspect ou de l’accent à corriger. Celui-là écrase.
Et il y a le mensonge que l’on choisit.
Ce mensonge-là ne sert pas à dominer, mais à respirer. Il n’est ni une capitulation ni une naïveté : c’est un espace de mouvement conquis entre le cynisme absolu et l’illusion aveugle. Je savais que l’ailleurs ne serait jamais la terre promise. Je savais que l’intégration était une négociation sans fin. Mais j’ai continué à croire un peu, juste assez, pour décider moi-même de la façon dont je me tiendrais debout. On choisit parfois ses illusions comme on choisit une couverture élimée : non parce qu’elle est belle, mais parce qu’elle empêche de geler.
Mon corps, lui, n’oublie rien. Il porte la trace des traversées, des promesses recyclées et de la fatigue d’espérer.
Pourtant, nous sommes nombreux à marcher ainsi, des récits fissurés plein les poches. Nous avançons sans certitude héroïque, en portant nos fictions fragiles comme des talismans fêlés qui ont déjà fait leurs preuves. Marcher devient alors un acte politique. Une marche lente, qui n’exige plus de ciel bleu garanti, mais refuse l’immobilité.
Je n’idéalise plus le là-bas. Je ne pardonne pas au mensonge, je ne l’exalte pas. Je le garde à distance exacte : assez près pour qu’il me tienne chaud, assez loin pour qu’il ne m’avale pas.
J’irai là-bas tant que ces fictions sauront couper le vent d’hiver. Et le jour où elles cesseront de protéger, le jour où leur tissu ne suffira plus contre le gel, il me restera la marche elle-même. Non plus pour atteindre une destination promise, mais simplement pour rester vivante.
— Michelle Latortue
