Mois du Créole à Montréal : 25 éditions à faire vivre une langue
Paru dans Haïti en Marche 23 Septembre 2026 pages 15-16 par Michelle Latortue
Il y a des anniversaires qui invitent à compter les années. D’autres obligent plutôt à mesurer le chemin parcouru. Lorsque Montréal célébrera, en octobre prochain, la 25e édition du Mois du Créole, derrière les concerts, les rencontres littéraires, les conférences, les expositions et les manifestations culturelles se dessinera une histoire plus profonde: celle d’une langue longtemps confinée à l’intimité des familles et qui revendique aujourd’hui sa place dans l’espace public, dans les arts et dans la transmission.
Pierre-Roland Bain, fondateur du Mois du Créole et du Comité International pour la Promotion du Créole et l’Alphabétisation (KEPKAA), se souvient d’une ambition à la fois culturelle, éducative et rassembleuse. Il s’agissait de valoriser la langue et les cultures créoles, de promouvoir l’éducation populaire par les arts et la culture et de créer, principalement à Montréal, un rendez-vous appelé à durer. Le projet s’inscrivait également dans une histoire plus large, nourrie notamment par le Creole Day de l’île de la Dominique, la Journée internationale du créole adoptée en 1983 et les anciennes célébrations de la Maison d’Haïti à Montréal.
C’est ainsi qu’en 2002, il y avait une conviction et un thème qui, vingt-cinq éditions plus tard, résonne presque comme une déclaration fondatrice: «Faisons-le pour nous-mêmes». Depuis cette première édition, précise Pierre-Roland Blain, aucune année n’a été interrompue. Voilà pourquoi 2026 marque la 25e édition.
Un quart de siècle plus tard, que reste-t-il du combat initial?
Beaucoup de chemin parcouru, répond-il en substance. Le créole, estime-t-il, a progressivement trouvé sa place dans le patrimoine linguistique et culturel du Québec et du reste du Canada. À Montréal, le créole ne vit plus seulement derrière les portes des maisons: il s’entend dans les rues, les écoles et les transports; il circule dans les médias et monte sur les scènes culturelles. Les artistes, surtout, osent davantage créer dans leur langue et l’assumer avec fierté.
Cette visibilité constitue une victoire, même si toute visibilité n’est pas nécessairement synonyme de pérennité.
Car une langue peut être entendue partout et, pourtant, s’affaiblir dans sa transmission. C’est là que se situe aujourd’hui, aux yeux du fondateur du KEPKAA, le principal défi: parler le créole ne suffit pas; encore faut-il apprendre à le lire, à l’écrire et à le transmettre.
La question devient particulièrement sensible lorsqu’elle touche les nouvelles générations. Dans nombre de familles issues de l’immigration, la langue des parents ou des grands-parents demeure comprise par les enfants sans toujours être parlée avec aisance. Elle devient parfois une langue que l’on reconnaît, que l’on aime, mais dans laquelle on n’ose plus nécessairement prendre la parole.
À cette jeunesse, Pierre-Roland Bain adresse un message sans détour: ne pas avoir peur de parler créole, assumer la langue reçue en héritage et la pratiquer même imparfaitement. Le KEPKAA a voulu accompagner cette transmission par des cours, des activités destinées aux jeunes, une librairie spécialisée, des rencontres littéraires et le Salon du livre Québec–Caraïbes–Océan Indien. Mais derrière les structures et les activités demeure une responsabilité individuelle: une langue ne survit pas seulement parce qu’une institution la défend; elle survit parce qu’une génération accepte de la transmettre à la suivante.
Voilà peut-être pourquoi le Mois du Créole n’a jamais voulu enfermer la langue dans les seules questions de grammaire ou d’orthographe.
Pour Pierre-Roland Bain, le créole porte une mémoire, une façon de penser, de créer, de partager, mais également de résister. Impossible, dès lors, de vouloir le valoriser en le séparant de sa littérature, de sa musique, de son théâtre, de ses contes ou de ses arts visuels. Dès ses débuts, le Mois du Créole a donc choisi de faire vivre la langue à travers la culture et les arts, tout en favorisant son dialogue avec les autres cultures.
La programmation de cette 25e édition prend ainsi une valeur particulière. Elle n’est pas seulement une succession de manifestations organisées pour célébrer un anniversaire. Elle illustre cette conception du créole comme espace vivant: une langue qui se chante, s’écrit, se raconte, se peint, s’enseigne et se partage.
Le coup d’envoi sera donné le 3 octobre au Monument-National avec un concert réunissant notamment Jocelyne Béroard et Tony Chasseur entourés de plusieurs artistes de la scène créole. Le Mois du Créole fera aussi place aux contes, à la littérature, aux arts visuels, aux conférences, à la poésie, au théâtre et à différentes activités de transmission. Au milieu de cette programmation, le Salon du livre Québec–Caraïbes–Océan Indien rappellera, lui aussi, que la langue créole ne demande pas uniquement à être parlée: elle réclame des livres, des lecteurs, des auteurs et des lieux où leurs voix peuvent se rencontrer.
Lorsqu’on demande à Pierre-Roland Bain quels moments lui ont donné le sentiment que ces années d’efforts en valaient la peine, il évoque notamment les occasions où le KEPKAA et des leaders des communautés créolophones de Montréal ont été reçus à l’Assemblée nationale du Québec. Il cite également deux réalisations appelées à durer: la Librairie KEPKAA et le Salon du livre Québec–Caraïbes–Océan Indien.
Ces réalisations racontent peut-être mieux que les discours le chemin parcouru. Une langue que l’on voulait rendre visible dispose aujourd’hui d’espaces où elle peut être enseignée, lue, écrite, célébrée et confrontée à d’autres imaginaires.
Mais vingt-cinq éditions constituent aussi une frontière symbolique. Après avoir consacré une grande partie de sa vie à cette aventure, le fondateur regarde désormais moins vers ce qu’il pourrait encore bâtir que vers ceux qui continueront après lui.
Lorsqu’on lui demande ce qu’il souhaiterait voir à la 50e édition, sa réponse est révélatrice: que la prochaine génération assure la pérennité du KEPKAA et du Mois du Créole, qu’elle en conserve la mission, mais qu’elle ose également les transformer, les adapter à son époque, y apporter ses idées et sa créativité. Ce qu’il souhaite transmettre n’est donc pas un monument à conserver intact. C’est une œuvre à continuer.
Il restait pourtant une question à poser.
Après vingt-cinq éditions, Pierre-Roland Bain porte-t-il encore un rêve qu’il n’aurait pas réussi à réaliser pour le créole?
Sa réponse déplace soudain la conversation. Elle ne vient plus seulement du fondateur d’une organisation, mais de l’homme qui regarde derrière lui.
Il dit avoir consacré une grande partie de sa vie à ce rêve. Désormais, il souhaite que d’autres prennent la relève. Il aspire pour lui-même, révèle-t-il, à une vie plus tranquille auprès de sa famille. Puis viennent Haïti et le Québec, les deux territoires entre lesquels il inscrit le sens de son engagement: «Ayiti cheri» qui lui a appris à lire et à écrire, alors que tant d’autres n’ont pas eu cette chance, et le Québec qui l’a accueilli et lui a donné la possibilité d’agir.
Et il prononce alors cette phrase toute simple: «J’estime avoir fait ma part.»
C’est peut-être là précisément que s’ouvre le prochain chapitre du Mois du Créole. Après vingt-cinq éditions, la question ne porte plus seulement sur ce qu’un homme et une institution ont bâti, mais surtout sur celles et ceux qui accepteront désormais d’en prendre la relève, de le transformer, et, un jour, de le transmettre à leur tour.
Après tout, une langue reste vivante tant qu’elle voyage d’une bouche à une autre, d’une page à une autre, d’une génération à une autre.
Le Mois du Créole entre dans sa 25e édition.
La relève, elle, entre en scène.
