Des images pour penser le présent : l’exposition de Danny Lyon et la nouvelle cartographie de la culture haïtienne
Paru dans Haïti en Marche 24 Décembre 2025 page 13 par Michelle Latortue
Alors que l’actualité haïtienne est trop souvent enfermée dans le registre de l’urgence et de la crise, une exposition photographique présentée actuellement aux États-Unis invite à un autre regard. Beyond the Mountains : Danny Lyon’s Photography in Haiti, consacrée aux images prises par le photographe américain Danny Lyon en Haïti dans les années 1980, ne relève pas seulement de la mémoire visuelle. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la manière dont la culture haïtienne continue de circuler, de se dire et de se penser hors de ses frontières.
Cette exposition sera présentée, du 19 décembre 2025 au 17 mai 2026, au Chrysler Museum of Art, en Virginie. Elle rassemble une sélection de photographies en noir et blanc réalisées entre 1983 et 1986 à une période charnière de l’histoire haïtienne. À travers ces images, Lyon documente un pays sous tension, pris entre fin de dictature, mobilisations populaires et vie quotidienne marquée par l’attente d’un changement profond. Loin de l’exotisme ou du sensationnalisme, son travail s’inscrit dans la tradition de la photographie documentaire engagée, attentive aux visages, aux gestes et aux silences.

Ce qui frappe dans ces images, c’est leur capacité à résister au temps. Bien qu’ancrées dans un contexte historique précis, elles dialoguent avec le présent. Elles rappellent que les crises que traverse maintenant Haïti ne sont ni nouvelles ni isolées, mais s’inscrivent dans une continuité faite de ruptures, de luttes et de recommencements. En ce sens, l’exposition ne propose pas un retour nostalgique vers le passé, mais une invitation à penser le présent à partir des images.
Le choix du titre Beyond the Mountains — inspiré d’un proverbe haïtien « Dèyè mòn gen mòn » évoquant l’idée que derrière chaque montagne se cache une autre — ne fait que renforcer cette lecture. Il suggère une traversée, un mouvement, une persévérance au-delà des obstacles visibles. Cette métaphore résonne fortement avec la trajectoire actuelle de la culture haïtienne de plus en plus contrainte de se déplacer, de s’exporter et de se réinventer hors du territoire national.
Cette exposition s’inscrit aussi dans une nouvelle cartographie culturelle. Aujourd’hui, nombre d’œuvres, de récits et d’archives liés à Haïti sont présentés, conservés et valorisés à l’étranger. Musées, universités, festivals et institutions culturelles internationales deviennent des lieux de diffusion et de médiation de la culture haïtienne, parfois plus accessibles que ceux du pays lui-même. Cette réalité soulève des questions complexes : à qui appartiennent les images d’Haïti? Qui raconte le pays? Et depuis quels lieux?
Le regard de Danny Lyon est celui d’un photographe étranger, mais il n’est ni distant ni dominateur. Il se situe dans une posture d’observation engagée, attentive à la dignité des sujets photographiés. Pourtant, le fait que cette exposition ait lieu hors d’Haïti rappelle que la circulation culturelle haïtienne se fait aujourd’hui majoritairement par le biais de l’extérieur. Ce déplacement n’est pas un effacement, mais une reconfiguration : la culture haïtienne existe dans un réseau transnational fait d’allers-retours, de mémoires partagées et parfois de tensions non résolues.
Dans ce contexte, l’exposition de Danny Lyon prend une valeur particulière. Elle ne parle pas seulement d’Haïti d’hier, mais de la manière dont Haïti continue d’être vue, pensée et interprétée aujourd’hui. Elle rappelle le rôle fondamental de l’image dans la construction des récits collectifs et pose la photographie comme un espace de réflexion et non de simple illustration.
À l’heure où la création culturelle haïtienne se trouve fragilisée sur son propre territoire, ces images exposées à l’étranger témoignent d’une continuité : celle d’un peuple qui, malgré les contraintes, continue d’exister dans les regards, les archives et les œuvres. Elles invitent à dépasser la seule lecture de la résilience pour interroger les conditions de circulation, de reconnaissance et de transmission de la culture haïtienne dans le monde contemporain.
Regarder ces photographies aujourd’hui, c’est accepter de se confronter à une histoire toujours en mouvement. C’est aussi reconnaître que la culture haïtienne ne se limite ni à un lieu ni à un moment, mais qu’elle se déploie dans une géographie élargie faite d’images, de mémoires et de regards croisés. Dans ce sens, l’exposition Beyond the Mountains n’est pas seulement un événement artistique, mais surtout un outil pour penser le présent.
