Quand les héros se taisent… Où sont passés nos guédés ?

Autrefois, les 1er et 2 novembre faisaient vibrer le cimetière de la capitale d’une vie étrange : celle des morts.

Tambours, offrandes, corps possédés, danses sur les tombes, parfums mêlés de piments, de tafia et d’encens… Dans cette fête du souvenir et de la démesure, les esprits de nos défunts (surtout de nos ancêtres) prenaient possession des lieux pour veiller, à leur manière, sur les vivants.

C’était le théâtre mystique d’un peuple qui, même face à la mort, savait faire résonner sa mémoire, son humour et sa force.

Mais aujourd’hui, le silence règne dans les allées du Grand-Cimetière. Pas de Baron Samedi. Pas de Grann Brigit. Pas de Guédés farceurs ni de femmes possédées roulant des hanches dans la poussière des tombes. Pas de fête. Rien. Que le vide.

L’Haïti d’aujourd’hui semble abandonnée. Dépossédée de ses rituels. Dévorée par une insécurité endémique qui transforme les rues en champs de guerre. Même les morts ont peur, dit-on en riant jaune.

Autrefois, les cérémonies de novembre étaient à la fois festives, thérapeutiques et spirituelles. Les Guédés n’étaient pas que folklore : ils incarnaient cette présence invisible, mais rassurante des ancêtres. Ils veillaient sur la cité, portaient nos douleurs, consolaient nos vivants. Mais aujourd’hui, c’est un pays orphelin de ses morts protecteurs qui avance à tâtons dans la nuit. Cette connexion sacrée entre les vivants et l’au-delà semble rompue. Qui oserait encore pénétrer un cimetière à Port-au-Prince sans craindre une rafale de balles ? La mémoire elle-même paraît fuir les lieux profanés.

Cette mémoire fuyante ne laisse derrière elle que des pierres muettes et des croix effacées. Là où jadis les chants et les tambours invoquaient la présence des esprits, ne subsistent que l’écho du danger et l’ombre d’un oubli grandissant. La fracture entre les vivants et leurs morts semble s’élargir comme une plaie jamais refermée.

Et pourtant, une question demeure, brûlante : où sont passés nos défunts héros ? On les appelait Toussaint, Dessalines, Pétion, Capois-la-Mort. Ils ont juré de protéger la patrie, même depuis l’au-delà. Les loas de la liberté, les grands ancêtres, les maîtres de la révolution. Mais aujourd’hui, leurs noms flottent dans le vide comme des drapeaux en berne. Face aux rafales, à l’impunité, à la misère planifiée, où sont-ils ces héros morts qui devaient nous défendre ? Pourquoi les Guédés ne hurlent-ils plus dans les cimetières pour réveiller nos consciences ? Pourquoi le peuple, jadis porteur de tambours, se mure-t-il aujourd’hui dans un silence de peur et de résignation ?

Quand les 1er et 2 novembre deviennent des jours d’angoisse au lieu d’être des jours de célébration, ce n’est pas la mort que nous pleurons, mais la disparition de notre culture vivante.

Ce que nous perdons dans l’interdiction de célébrer nos morts, c’est plus qu’une tradition : c’est un pilier de notre identité. Un peuple sans mémoire rituelle est un peuple vulnérable. Un peuple coupé de ses morts est un peuple sans boussole.

Alors que les fusils résonnent plus fort que les tambours, il est temps de se poser cette question dérangeante : avons-nous été abandonnés jusqu’au fond des tombes ?

Ou sommes-nous les premiers à avoir trahi le pacte, à avoir rompu ce lien sacré avec nos ancêtres, nos rituels, notre devoir de mémoire ?

Que les morts se lèvent… ou que les vivants se réveillent ! Car, en cette saison des défunts, le peuple haïtien ne réclame pas des miracles, mais des signes. Des signes que nos héros ne dorment pas, que nos morts n’ont pas fui. Des signes que la justice, même invisible, veille encore entre les tombes et les rues.

Et si les morts refusent de revenir, alors c’est à nous, les vivants, de ressusciter notre propre courage. D’habiter nos traditions autrement. De marcher sans peur là où résonnaient jadis les pas des Guédés.

Car l’absence des esprits n’est peut-être que le reflet de notre propre silence.

Paru dans Haïti en Marche 05 Novembre 2025

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